Pour La Dignité de la Femme

Pour La Dignité de la Femme

Traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle par Swan Falandry

Traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle

par Swan Falandry
Coordinateur – Cofondateur du G.I.P.F.

(Groupe International de Paroles de Femmes)

 


Chaque année selon l'ONU, la traite mondiale à des fins de prostitution compte environ quatre millions de nouvelles victimes chez les femmes et les enfants. Ce qui fait huit nouvelles victimes par minute…

Mais que représentent vraiment huit victimes par minute ?

§  480 victimes par heures donc l'équivalent d'un Boeing 747 toutes les 1h10

§  Un stade de France tous les sept jours

L'ONU estime à environ 27 millions le nombre de personnes en situation d'esclavage, sous une forme ou une autre dont 79 % le sont a des fins d'exploitation sexuelle.

Selon la Commission des droits des femmes du Parlement Européen, depuis quelques années 500 000 femmes victimes de la traite aux fins de prostitution pénètrent chaque année en Europe occidentale.

Selon le Bureau de l'ONU pour le contrôle des drogues et prévention du crime, au cours de la décennie 1990, il y a eu trois fois plus de victimes de la traite à des fins de prostitution dans la seule Asie du Sud-Est que dans l'histoire entière de la traite des esclaves africains : 33 millions de victimes en une décennie contre environ 11,5 sur 400 ans.

En l'espace de trente ans, le phénomène de la traite des êtres humains a considérablement évolué. Les mutations les plus inquiétantes sont liées à son industrialisation, sa mondialisation, sa diffusion par le biais des conflits armés, et l'adaptabilité des trafiquants. Nous assistons à la banalisation du phénomène, au point que l'on assiste en France et à l'étranger à l'utilisation de codes liés au trafic humain à des fins publicitaires. Une banalisation lourde de conséquences pour les victimes.

Tous les pays sont touchés par ce fléau :

Selon l'ONU dans un rapport publié en 2006, Trafficking in Persons : pour les pays émetteurs, ils placent en tête : l'Albanie, la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie, l'Ukraine, la Biélorussie, la Russie, la Lituanie, mais aussi la Chine, la Thaïlande et le Nigeria.

On retrouve certains de ces pays dans les principaux pays de transit : l'Albanie, la Bulgarie, la Thaïlande, mais aussi l'Hongrie, la Pologne et l'Italie. Enfin, parmi les principaux pays récepteurs : l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas pour l'Europe du Nord-Ouest, l'Italie, la Grèce, la Turquie et l'Israël pour la Méditerranée, le Japon et la Thaïlande en Asie, et les États-Unis pour les Amériques.

Il faut bien voir que l'Inde, la Chine, le Pakistan, le Cambodge, la Thaïlande, la Pologne ou la Hongrie sont à la fois pays émetteurs et pays récepteurs.

Il est essentiel de prendre conscience de la réalité, que 90 à 95 % des personnes prostitués sont victimes de la traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle. Le lien entre la traite et la prostitution n'est pas toujours mis en avant alors que la traite n'existe que pour fournir des personnes à prostituer.

Ce lien est indispensable car si l'on veut véritablement s'attaquer au phénomène de la traite il est indispensable qu'il puisse y avoir une réflexion d'ensemble.

Toute cette exploitation sexuelle dans le monde s'organise autour d'une demande, celle des clients.

Nous le savons tous, s'il n'y a pas de demande il n'y a pas d'offre. Qu'il s'agisse de traite des êtres humains à des fins d'exploitation sexuelle, de prostitution, de pornographie ou de tourisme sexuel, toutes ces formes de négation des droits humains n'existent que pour fournir des corps à louer, à vendre, et ainsi pour répondre à une demande, celle des clients. Si on prend l'exemple de la prostitution qui est, nous le rappelons le socle sur lequel se développe la traite des êtres humains, il est surprenant que le client soit, dans la très grande majorité des cas, absent des rapports sur le système prostitutionnel. Par exemple, en 1998, lorsque le Bureau international du travail (BIT) publie une étude de deux cent trente pages sur la prostitution en Asie du Sud-Est, seulement deux pages traitent des clients. À l'évidence, la question du client est éludée et bénéficie largement d'une complaisance de la part de la société et des politiques.

Il est très rarement considéré comme le premier maillon du système prostitutionnel, alors qu'il en est le principal acteur, c'est lui qui crée la demande. À l'inverse, ce sont les personnes prostituées qui sont considérées comme des délinquantes et subissent des pressions, des intimidations, des arrestations. Nous pouvons pour cela prendre l'exemple de la France : selon la loi de sécurité intérieure de 2003 (dite loi Sarkosy3), ce sont les personnes prostituées qui sont visées par la pénalisation du racolage passif. Le client, quant à lui, est considéré comme un honnête citoyen.

Ce silence entourant les clients est une attitude irresponsable et coupable. Chacun de nous a un rôle dans cet aveuglement, il serait temps d'en prendre conscience et de réagir ! Le client étant dans la très grande majorité des hommes et nos dirigeants politiques le plus souvent des hommes, il y a forcément une attitude complaisante. Par exemple on sait que chaque sommet européen entraîne une augmentation de la prostitution locale, comme cela fut le cas lors du sommet de Copenhague en 2002, on ne peut que s'interroger sur la responsabilité et la véritable volonté de nos politiques à lutter sans ambiguïté contre l'exploitation sexuelle.

Il aura fallu qu'une quarantaine d'eurodéputés de pays scandinaves lancent une campagne en octobre 2008 demandant que le Parlement européen s'engage à ne pas utiliser pour ses élus des hôtels ayant recours à des prostituées ou diffusant des films pornographiques pour qu'il y ait une première prise de conscience.

Dans cette missive, les eurodéputés ont demandé que le Parlement européen « n'utilise que les hôtels qui donnent la garantie que l'établissement n'est pas impliqué dans le commerce du sexe » et que des consignes écrites en ce sens soient données « à tout le personnel », députés et fonctionnaires. Les eurodéputés jugent nécessaire de ne pas encourager la prostitution, en soulignant le rôle qu'elle joue « dans le crime organisé » et s'indignent de « l'augmentation de la traite des êtres humains » qui voit notamment « des jeunes femmes de pays pauvres être vendues comme esclaves sexuelles dans l'industrie de la prostitution ». Nous ne pouvons que saluer cette initiative. Cependant, il est choquant et déplorable de voir qu'il est nécessaire que des députés fassent cette démarche pour qu'il puisse y avoir une véritable prise de conscience au sein même des élus du Parlement européen. Cette attitude de bienveillance envers les clients porte une responsabilité majeure dans l'explosion de la traite à des fins de prostitution.

En faisant des clients des personnes respectables, on oublie qu'ils sont les acteurs principaux d'une des formes de violations les plus inacceptables des droits humains. Cette hypocrisie a malheureusement permis l'installation, en toute tranquillité, au sein de l'Europe, de l'industrie du sexe et souvent seul semble finalement compter le bien-être du client. On oublie volontairement les actes de violences, de tortures, les séquestrations et la déchéance infligés aux victimes…

L'exploitation sexuelle est un crime sans frontières à grande échelle. Les clients en sont les premiers responsables. Ils sont coupables. Mais nous sommes tous coupables, car nous continuons encore à fermer les yeux et à laisser faire. Ne rien faire, c'est se rendre complice d'un crime qui chaque seconde broie inéluctablement des êtres humains en les transformant en esclaves sexuels.

Déjà en 2001, un rapport de la Mission d'information sur les diverses formes de l'esclavage moderne, mission présidée par la députée Christine Lazergues, parlait de « marchés aux femmes au cœur de l'Europe ; maison de dressage, de torture ; corruption… ». On ne pourra pas dire que l'on ne savait pas.

Le sort des personnes prostituées ne semble pas être une priorité et n'est malheureusement pas dans le top 10 des causes défendues par nos politiques… Le client reste, encore de nos jours, protégé et la personne exploité sexuellement sacrifiée.

Cependant rien d'étonnant quand on apprend dans l'étude demandé par le Mouvement du Nid que les clients ne sont pas des gens à part. En effet celons l'étude La majorité des clients (47,6 %) ont entre 30-50 ans. Toutes les situations sont présentes : célibataires, divorcés, en couple ou mariés. Si les deux premières parties sont majoritaires, ils sont 69,8 % à vivre ou avoir vécu en couple. Par ailleurs, ils sont plus de la moitié à être pères (55,5 %). L'étude montre également une surreprésentation des cadres, employés et chefs d'entreprise, soulignant que l'aspect financier reste pour certaines catégories sociales un facteur limitant.

Comment en est-on véritablement arrivé là ? Comment l'être humain peut-il à ce point se renier et humilier une partie de ses semblables uniquement pour son propre plaisir ? J'ai souvent entendu cette phrase : « Cela se passe à l'étranger, loin de chez nous, on ne peut pas faire grand-chose et cela ne nous regarde pas. »

Laisser faire et fermer les yeux, c'est se rendre coupable de ce trafic, même si cela semble se passer loin de chez nous. Ouvrons les yeux, cela se passe aussi chez nous, juste à côté. Ce n'est pas un secret, certains bars à hôtesses proposent à Paris des relations sexuelles ! Cela est pourtant interdit par la loi. Nous savons, mais nous laissons faire car il est plus simple de laisser faire.

La société dans laquelle nous vivons n'a généralement aucune considération pour ces personnes victimes. Nous les rejetons, nous les bannissons. Ces personnes sont doublement condamnées. Elles sont victimes d'une pratique qui les anéantit et victimes d'une société qui les rejette et ne leur donne que très rarement la possibilité d'exister en dehors de ce qu'elles représentent.

On les condamne alors que c'est le client qui devrait être montré du doigt. Car c'est lui qui est à l'origine, qui est à la base de l'essor de l'exploitation sexuelle dans le monde. Mais nous avons plus de compassion pour les clients que pour les personnes exploitées. Nous avons aussi, par l'intermédiaire des médias, banalisé totalement le comportement des clients qui incontestablement favorisent l'exploitation sexuelle. Je me souviens d'un reportage télévisé sur des Européens qui, pour enterrer leur vie de garçon, se payaient un voyage dans un des pays de l'Est pour, disaient-ils, « s'amuser, se divertir ». Certes, il est primordial d'informer le public sur ce fléau mais dans ce reportage les lieux, les hôtels étaient tellement mis en valeur avec un « floutage » tellement dérisoire que c'était de la publicité gratuite pour ce genre d'établissements. Le reportage s'attardait beaucoup plus sur le comportement fêtard de ces hommes que sur les effets dévastateurs de ce trafic… On fait trop souvent de la publicité volontaire ou involontaire pour ces pratiques mais on ne montre que rarement l'envers du décor.

Je veux avoir une pensée pour ces personnes victimes de l'exploitation sexuelle, transformées en de véritables marchandises dont le regard terrorisé traduit ce que le genre masculin a de plus ignoble en lui, la barbarie.


 



16/09/2009
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 74 autres membres