Pour La Dignité de la Femme

Pour La Dignité de la Femme

"La dignité de la femme" par Marie Christine Odent

La dignité de la femme

Par Marie-Christine Odent, 29 mars 2008 à Lille

 

Mesdames, nous vivons une époque extraordinaire ! Après 4000 ans de domination masculine, nous sommes enfin aujourd'hui en train de reconquérir notre pouvoir véritable.

Je voudrais, mesdames, que cette conférence nous permette de prendre conscience de ce que nous vivons aujourd'hui, et ceci en rapport avec l'histoire de l'humanité.

En effet, faire un lien entre ce que nous vivons aujourd'hui et ce que nous avons vécu hier, c'est donner du sens à ce que nous traversons chacune.

Et chacun d'ailleurs. Je vois qu'il y a des hommes dans cette assemblée, et ça me fait plaisir : nos histoires ne sont-elles pas intimement liées ?

Quand on parle de la dignité de la femme, n'est-ce pas forcément par rapport à l'homme ?

Alors, j'aimerais me pencher sur le lien qui existe entre l'homme et la femme.

Que ressent l'homme par rapport à la femme ? Dès son plus jeune âge ?

Mesdames, nous devons être conscientes que toute l'humanité – hommes et femmes -  est sortie de nos ventres.

Les 1ers mois de notre existence sur cette terre se sont passés à l'intérieur du ventre d'une femme, période pendant laquelle nous nous sommes imprégnés de son sang autant que de ses émotions et de ses pensées… Nous avons été portés, bercés, chahutés dans son ventre.

Notre première expérience fondamentale est celle d'une dépendance absolue. Totale dépendance à la femme, dès notre conception : puis à la naissance, elle nous a nourris, elle nous a changés, elle nous a réchauffés, elle nous a apporté tout ce dont nous avions besoin pour notre bien-être.

Pendant les premiers mois de sa vie, bébé, nous ne savions même pas que nous étions séparés de notre mère ; nous étions plongés dans une expérience de fusion, de complétude, qui nous procurait le plaisir, mais aussi la sécurité, la paix, le bonheur total, un sentiment de baigner dans un amour absolu.

C'est ainsi qu'il est dans l'ordre naturel des choses que l'homme vénère la 1ère femme de son existence, un peu comme une déesse-mère, toute-puissante, source de toute connaissance, source d'amour, dont il va falloir sans cesse, s'attirer l'attention, quêter l'approbation,…

A l'aube de l'âge, Elle est tout, lui n'est rien.

On le voit, à l'aube de sa vie, mais aussi, on le constate, comme une répercussion naturelle, à l'aube de l'histoire.

F         Pouvez-vous me dire quel est le 1er dieu vénéré dans l'histoire de l'humanité ?

Savez-vous qu'à l'aube de l'humanité, ce n'était pas à un dieu masculin que l'homme rendait un culte, mais bien à une déesse ? [1]

Abordons la préhistoire.

Les plus anciennes données archéologiques qui attestent une activité religieuse chez les hommes du paléolithique[2] remontent à 30.000 ans avant JC. Ces premières représentations sont celles de la femme, la déesse-mère des origines.

Ce sont des statuettes qui ont été découvertes, sculptées dans la pierre, l'ivoire ou l'os, et des représentations gravées.

Tels sont les faits, bruts et incontestés : la plus ancienne représentation sacrée est celle de la femme.

Par ailleurs, on est obligé de constater qu'on n'a jamais retrouvé de statuette d'un dieu masculin au paléolithique.

Quelques milliers d'années plus tard, on arrive au néolithique[3]  et à cet âge non plus, aucune représentation de divinité masculine n'a été répertoriée jusqu'à ce jour.

En fait, une des plus importantes découvertes de l'anthropologie[4] c'est que la société primitive était bel et bien une société matriarcale[5].

Imaginez-vous à cette époque !

Aux yeux de l'homme, non seulement la femme était porteuse de vie, mais de plus les hommes ignoraient tout de leur participation à la procréation. Pour eux, la femme avait le pouvoir surnaturel de créer l'humanité.

Mais revenons au petit homme, bébé de quelques mois : voilà que cette mère qui était tout pour lui, commence à se détourner de lui, voilà qu'un tiers vient se placer entre elle et lui, un être masculin, un homme, son père. Père qui dit à la femme : « Hé là, j'existe aussi, tu es ma femme autant que sa mère ». Grâce à l'intervention du père, la fusion mère-fils va commencer à se défaire un peu, et c'est dans l'ordre des choses.

C'est comme si un dieu masculin était entré dans l'histoire ; dans l'histoire du bébé, certes, mais aussi, en écho, dans l'histoire de l'humanité.

C'est ainsi qu'après le règne des déesses-mères, les panthéons[6] de la mythologie vont apparaître et les déesses vont devoir se soumettre à l'autorité d'un dieu supérieur, bien masculin celui-là.

La déesse-mère n'aura plus le pouvoir, mais elle sera encore extrêmement importante : Isis, Athena, Déméter, il nous faudrait plus de temps pour parler des spécificités de chacune…

De la même façon, pour le petit garçon, sa mère apparaît peu à peu, bien sûr, encore infiniment puissante, mais devant obéir à une figure masculine, paternelle.

De plus, avec l'éloignement, elle n'est plus aussi comblante pour l'enfant, elle a ses humeurs, ses colères, ses tristesses, ses ambitions et le petit enfant qui découvre tout ça, va devoir l'accepter, en tout cas faire avec…. Amour, mêlé d'insatisfaction, mais aussi de peur …

Pourquoi la peur ? Peur de mal faire, peur de décevoir, peur d'être dominé, ou abandonné, peur d'être anéanti, si son désir n'est pas en phase avec le désir de la mère. Lui faudra-t-il renoncer à son désir propre pour se perdre dans celui de la mère, afin de surtout, surtout, ne pas perdre son amour, ou bien risquer d'être abandonné en construisant sa propre personnalité avec ses désirs, ses pensées à lui ?

Tout le cheminement du fils va être de se séparer, ou plutôt s'éloigner de sa mère pour acquérir son identité masculine. Il était comme un satellite de sa mère, tournant autour d'elle, il va devoir acquérir son autonomie, pour qu'un jour un autre satellite tourne autour de lui, sa propre femme.

F         A votre avis, qu'est-ce qui va aider ce bébé, puis cet enfant à s'éloigner de l'emprise maternelle ?

Bien sûr, le père, qui est là, à présent, comme un séparateur, comme un modèle à la fois.

A l'adolescence, c'est presque une question de survie que de s'opposer à sa mère pour grandir, et aux autres femmes pour s'en préserver…

En attendant, la femme, après avoir été vécue comme objet d'identification, va ensuite être vécue comme un objet de fascination, d'attraction presque irrésistible. Là encore, peur de cette femme si désirée, mais si dangereuse aussi puisque pour elle, l'homme se sent capable d'abandonner toutes ses valeurs, tous ses attachements, tous ses autres désirs et idéaux, capable finalement de se perdre lui-même…

Cette peur, l'homme va la garder en lui, par rapport à sa propre femme, puisque cette peur fait partie de lui, du plus lointain de son enfance. Elle fait partie de l'amour immature du bébé, de l'enfant, de l'adolescent.

Peur de décevoir madame, de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir la rendre heureuse ; et à la fois peur d'être dominé, de devoir renoncer à sa propre personnalité en alignant tous ses désirs sur les siens à elle.

Au tout début de son existence, le couple revit la fusion qui existait entre la mère et le fils.

F         Mais là, qui va être le tiers séparateur qui permettra à chacun d'accéder à une juste distance ? A votre avis ?

Depuis le début de l'humanité, l'homme a placé DIEU dans cette position… Je placerais un but commun pour ceux qui ne sont pas croyants.

Mais revenons à la peur de l'homme face à la femme.

F         Qu'est-ce qu'on fait quand on a peur ?

On fuit, ou on impose son pouvoir. Il s'agit de dominer ou d'être dominé. Face à la peur, l'homme, encore immature dans sa capacité d'aimer, va imposer sa volonté, dans sa famille, mais aussi dans la société, mais aussi dans l'histoire.

Cette domination sur la femme, ce sera la 2ème étape dans l'évolution de l'humanité : le patriarcat, instauré principalement par le Dieu révélé de la Bible qui va reléguer les dieux et les déesses au rang d'idoles à éliminer.

Cette 2ème étape aurait dû être naturelle, mais dans les faits, elle s'est révélée extrêmement chaotique et douloureuse.

La femme a été rabaissée plus bas que terre, et la deuxième victime de ces abus de pouvoir a été l'homme lui-même, bien sûr.

En y pensant, je ne peux m'empêcher de penser aux familles où le père est absent et où le jeune ado, dépourvu de ce père séparateur, va devoir par lui-même s'arracher à l'emprise maternelle, et ceci avec d'autant plus de violence que la relation d'amour fusionnel était forte. Son autonomie psychique et affective se fera au prix d'une très grande violence, cruauté, injustice bien sûr, vis-à-vis de celle qui l'a mis au monde, et tant aimé.

C'est intéressant de noter que la plupart des religions, et des mythes, chacun à sa manière, laissent entendre qu'il y aurait eu, à l'origine de l'humanité, un accident relationnel grave entre l'homme et la femme, qui aurait séparé le couple de ce tiers que représente Dieu, laissant pour le coup, l'homme et la femme face à face.

Histoire de famille ? Secret de famille ? Cadavre dans le placard de l'humanité ? En plus, dans cette histoire, la femme aurait été responsable de cette cassure…

En tout cas, force est de reconnaître que les relations homme-femme ont été compliquées, douloureuses, cruelles, pendant toute la période de patriarcat dont nous commençons à peine à sortir.

Récapitulons :

Tout se passe comme si l'humanité avait expérimenté le règne de la mère, puis le règne du père :

La civilisation que j'appellerai « matricielle » correspond aux milliers d'années de la préhistoire. La civilisation patriarcale n'a guère que 4000 ans.

… et aujourd'hui, une nouvelle civilisation se cherche, au sein de laquelle nous pourrions bien faire enfin l'expérience d'une coopération, d'une complicité véritable entre l'homme et la femme.

Pour que cette civilisation émerge, il a fallu que la femme retrouve sa position, regagne sa dignité :

Dignité qui a été complètement piétinée.

Imaginez que les philosophes grecs considéraient les femmes comme des êtres amoindris, issus d'un sperme défectueux.

Jésus a amorcé un mouvement original et choquant à son époque, en annonçant que Juifs et Grecs, esclaves et personnes libres, hommes et femmes étaient tous spirituellement égaux. Et le fait est que dans le christianisme primitif, les femmes avaient des positions importantes.

Malheureusement, après le Christ, Augustin puis Thomas d'Acquin et la plupart des pères de l'Eglise sont revenus au point de vue d'Aristote. On allait jusqu'à soutenir que pour être sauvée, la femme devait ressusciter en tant qu'homme.

Imaginez qu'en 1910, un philosophe allemand, Max Funke, a écrit un livre qui voulait prouver que la femme n'est pas un être humain.

Lors d'un des premiers conciles de l'histoire, et c'était une avancée importante à l'époque, il a été décrété que « la femme a une sorte d'âme, un peu comme les fleurs et les animaux ».

Ce serait trop long de détailler ce que les femmes ont fait pour protéger leur valeur et leur dignité. Ca pourra faire l'objet d'une autre conférence.

Différents mouvements ont permis à la femme de reconquérir peu à peu sa vraie place. Société après société, peu à peu, pas à pas, l'homme redonne à la femme cette place, qu'elle avait sans doute, aux temps les plus anciens de l'humanité.

F         Alors, qu'en est-il de la place de la femme dans notre société d'aujourd'hui ?

Savez-vous que l'éducation des enfants, leur avenir professionnel, leur intégration dans la société, leur comportement futur d'adultes sont en grande partie entre les mains des femmes ?

De la naissance à l'âge de 6 ans, en crèche puis à l'école maternelle, ils sont intégralement confiés à des femmes. A partir de l'âge de 7 ans jusqu'à 18 ans, ils sont instruits et éduqués majoritairement par des femmes.

Et puis, dans le prolongement du système éducatif, les bibliothèques, les centres de documentation contribuent aussi à la diffusion de la connaissance. Il y a aujourd'hui 88% de femmes bibliothécaires alors qu'elles n'étaient que 15% en 1920.

Et la justice ?

Je dirais que c'est le 2ème bastion féminin après l'éducation : La justice compte 65% de femmes reçues à l'Ecole Nationale de la Magistrature. Plus de 50% des magistrats en activité sont des femmes.

Et un fait mérite d'être souligné : les postes de juge pour enfants arrivent en tête de la féminisation : 72%.

En ce qui concerne les services sociaux, ils sont tous presque exclusivement féminins. J'ai travaillé pendant 3 ans dans les services d'Action Sociale Territoriale du Conseil général du 94, il devait y avoir 1 homme pour 50 femmes, pas plus…

Voyons la médecine à présent. Certaines spécialités sont très recherchées par les femmes, comme la pédiatrie, la dermatologie, la gynécologie, l'ophtalmologie. La psychiatrie aussi se féminise assez rapidement.

Alors, j'aimerais vous poser une question :

F         Selon vous, qu'y a-t-il de commun entre l'éducation, la transmission du savoir, la justice, le secteur social, la santé publique, la psychiatrie ?

Tous ces domaines touchent à l'essentiel : la vie, la mort, la maladie, la déviance, la liberté, l'exclusion, le bonheur, le malheur.

C'est-à-dire que les femmes détiennent un pouvoir collectif considérable dans les secteurs fondamentaux de la société. Mais il n'est pas certain qu'elles aient pris conscience de cet extraordinaire levier.

Mesdames, le pouvoir de l'essentiel est entièrement détenu par les femmes, de la base au sommet.

On peut dire sans exagération que l'ensemble du secteur de l'action sociale, de la santé publique et de l'éducation a en partie échappé aux hommes. Les femmes dominent entièrement les domaines de la cohésion sociale, la solidarité, la justice, l'éducation, tous secteurs garants de la paix sociale et de l'avenir d'un pays.

Et puis, en matière de politique, la loi qui organise la parité hommes/femmes aux différentes élections constitue un levier pour que l'accession des femmes aux responsabilités politiques devienne réellement significative.

Il est intéressant de noter qu'au cours des dernières années, des pays aussi différents que le Pakistan, les Philippines, le Sri Lanka, la Lettonie, l'Irlande, l'Islande et la Finlande ont élu des présidentes à leur tête. En Europe, après la Grande Bretagne et la France, c'est l'Allemagne qui a une femme pour première ministre : Engela Merkel, chancelière allemande, qui, en plus, préside l'union européenne.

C'est comme une vague de fond qui remonte depuis les origines de l'humanité jusqu'à nos jours, et qui m'amène à affirmer : le 21ème siècle sera féminin !

Alors, mesdames, si l'humanité avance, qu'en est-il de chacune d'entre nous ? Que m'importe l'évolution de la condition féminine, si moi-même, femme, je ne parviens pas à me donner la dignité qui me revient ????

C'est au sein du couple et de la famille que la femme va pouvoir accéder à sa propre puissance féminine, elle va être co-créée par son mari, et l'homme va être co-créé par sa femme

Alors, qu'est-ce qui se passe au sein du couple ?

Eh bien, ça va être à la femme de prendre le relais de la mère, pour permettre à l'homme de dépasser sa peur du féminin, de se sentir suffisamment bien dans sa masculinité pour lui donner à elle le respect, la dignité [7] qui lui revient.

Cette dignité, elle va la conquérir en sachant donner à son compagnon ce dont il a besoin pour se sentir aimé et donc, tout naturellement, l'amener à vénérer sa femme comme elle en a tant besoin.

Et plus la femme saura faire en sorte que l'homme se sente aimé, plus elle pourra ensuite lui apprendre ce dont elle a besoin, elle, pour se sentir aimée, comblée :

F         J'ai envie de vous demander, de quoi l'homme a-t-il donc besoin pour se sentir aimé, au sein du couple ?

F   Confiance

F   Acceptation

F   Appréciation

F   Admiration

F   Encouragements

F         Et, de quoi la femme a-t-elle besoin pour se sentir aimée ?

F   Attention,

F   Respect (dignité)

F   Dévotion,

F   Reconnaissance de la valeur de ses sentiments,

F   Etre rassurée.

Pour terminer, j'aimerais souligner que l'établissement d'une paix universelle est incompatible avec des valeurs seulement masculines reposant sur la représentation de l'homme guerrier.

L'accès au bonheur est une valeur éminemment féminine, et c'est en redonnant peu à peu sa dignité à la femme que l'humanité retrouvera son équilibre.

Et je terminerai sur une question qui pourrait d'ailleurs ouvrir le débat :

Après le matriarcat, puis le patriarcat et de nouveau le règne de la femme, pourrait-on imaginer que ce soit le couple qui gouverne dans le futur, l'homme et la femme ensemble, complices, dans une dignité retrouvée d'êtres humains réunis et pacifiés ?

 

FIN

 

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14/04/2008
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