Pour La Dignité de la Femme

Pour La Dignité de la Femme

Contribution des femmes à l'art de la diplomatie dans le monde

 « Contribution des femmes à l’art de la diplomatie dans le monde –

 regard de la France »

par Elisabeth Dahan, ministre plénipotentiaire, conseiller chargée des affaires internationales au cabinet du Président du Conseil Economique et Social

Petit déjeuner Administration moderne – Cercle de MINEFI

Bercy le 20 janvier 2005

 

Je traite de ce sujet à partir de mon expérience de diplomate, enrichie par les nombreux débats et séminaires consacrés à ce thème ces dernières années. J’invite d’ailleurs à la lecture des publications citées.

Le mot diplomatie fait rêver. Qu’en est il en réalité ? La diplomatie est aussi ancienne que l’homme. Les philosophes grecs assignaient au roi l’obligation d’exercer son pouvoir diplomatiquement, ce qui désignait une action faite de prudence, de l’usage de la parole et de la raison, et de la civilité.1 Le mot est associé à l’exercice institutionnalisé de la représentation des Etats.

Le rôle des femmes dans l’histoire diplomatique, où elles ont longtemps été absentes, suit un rythme où les pionnières disparaissent sous le coup du retour des pratiques anciennes souvent insidieuses qui rejettent les femmes des postes de décision, suivant en cela le reflux et la reprise de terrain liés à la lutte pour l’égalité.

La montée progressive du multilatéral (organisations internationales et ONG au cours du 20èmesiècle) ainsi que la reconnaissance des politiques culturelles et sociales ont progressivement créé un espace pour une action des femmes. Elles sont cependant restées longtemps exclues de ces mêmes organisations. Leur entrée s’est faite timidement dans des institutions multiséculaires dont le concept et la gestion au quotidien ont toujours été le fait des hommes.2 Différentes archives et des recherches récentes sur les négociations de paix en 1917 dans plusieurs pays, ou sur le mouvement syndicaliste mondial, permettent d’éclairer le rôle de ces espionnes et de ces négociatrices dans les tentatives de paix. Parfois simples agents de renseignement, on les a d’ailleurs appelées « les soldats sans uniforme » (Mata Hari, Louise de Brétigny etc3…). Le sort qui leur a été réservé a toujours été cruel. Leur contribution a rarement été reconnue. Entrées par effraction dans le monde masculin de la guerre secrète et de la diplomatie, ces femmes ont souvent souffert de jugements sévères après 1918. Pourtant, elles ouvrent la voie à une participation nouvelle plus féminine, dans les affaires internationales lors de la seconde guerre mondiale.

Hauts lieux du machisme, l’Espagne et le Mexique ont connu des trajectoires comparables, sinon parallèles, à travers la présence des femmes dans leurs appareils diplomatiques dès les années 1930. Au Mexique, l’arrivée d’une femme diplomate fut spectaculaire ; Il fallut ensuite attendre l’année 1956 pour voir nommée enfin avec le titre d’ambassadeur, une seconde femme qui travaillait au ministère depuis 1939.

 

Secrète dans le passé, la diplomatie s’exerce aujourd’hui au milieu de la place publique. Son essence, inchangée, se résume en quatre fonctions distinctes : observer, négocier, représenter, et vendre.4 Pour y parvenir, il faut des qualités de communication.

Ces qualités permettant l’immersion dans les cercles de décision sont autant féminines que masculines. Le diplomate doit faire preuve d’autant de chaleur humaine que de rationalité, de compétences ménagères que d’expertise. La plupart des diplomaties reconnaissent aux femmes diplomates des qualités de sérieux, de professionnalisme, de plus grande adaptabilité au public en raison de leur capacité d’écoute et de leur patience. Le regard d’une femme n’est pas supérieur à celui d’un homme. Il est différent. Les femmes communiquent autrement ; elles recherchent le consensus, sont attentives à ce que rien ne leur soit caché, recherchent moins les honneurs. La combinaison de douceur et de fermeté est considérée comme un atout dans le monde de la négociation avec nos partenaires étrangers attachés aux signes extérieurs de leur dignité. Les femmes véhiculent généralement bien leur expertise.

Pour appuyer ces objectifs de conquête d’espaces nouveaux, la diplomatie recourt plus systématiquement aujourd’hui au plus grand éventail de facteurs d’influence dont celui des communautés de leurs expatriés dans les pays d’intervention. Les femmes sont particulièrement capables d’établir de solides réseaux avec les communautés d’origine. (cas de la diplomatie irlandaise par exemple). Les Chinois appellent leurs diplomates des « soldats sans uniforme militaire ». L’ONU reconnaît que les femmes jouent un rôle fondamental pour établir des liens et préserver l’ordre social dans les sociétés en voie d’effondrement. Elles diffusent la confiance, elles sont des négociatrices actives et réagissent aussi bien que les hommes, y compris dans les conditions dangereuses.

Les femmes ont été bien souvent les initiatrices de mouvements d’associations d’ONG ; Ceci peut s’expliquer par le fait que les ONG sont des espaces où il existe une plus grande liberté du pouvoir et une hiérarchie plus souple. Les associations féministes n’ont cessé de tenter de faire intégrer leurs préoccupations dans les revendications des altermondialistes dans la vague du mouvement mondial d’opposition à l’OMC et plus globalement à l’uniformisation de la mondialisation. La cause féministe s’y nourrit d’elle-même.

A l’étranger, l’accès des femmes aux postes de responsabilité est moins l’objet d’un débat à caractère idéologique qu’une réponse à une réalité économique. C’est un facteur d’efficacité, les femmes étant au cœur des évolutions du marché mondial dont la production, la commercialisation ou l’achat, dépendent d’elles à 65 %. Pour beaucoup de nos partenaires, qui ont su anticiper ces évolutions, elle résulte d’une pratique de la parité, depuis plus de trente ans (les pays nordiques), vingt-cinq ans (États-Unis et Canada). Le système des Nations-unies, la Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, qui ont suivi le mouvement il y a dix ans, ont aujourd’hui des équipes pratiquement mixtes. Au Canada, la parité en diplomatie se jauge à la désignation de femmes ambassadeurs dans les pays du G8. Les diplomaties à culture socialiste ou communiste ont féminisé leurs postes d’encadrement, bien que les motivations soient à l’origine différentes. Les femmes diplomates en Chine représentent aujourd’hui environ 30 % du personnel au ministère.5Elles sont réputées disciplinées, travailleuses, minutieuses. Mais selon la tradition, les Chinoises assument plus de responsabilités familiales que les Chinois, et se mettent rapidement à la recherche d’un équilibre entre leurs deux rôles celui de diplomate et celui de femme. Gageons que la diplomatie chinoise, qui semble vouloir (si l’on en juge par leur modalité de recrutement) se garder une expertise fondée sur la complémentarité saura s’adapter à cette contrainte. Un certain nombre de pays musulmans voient dans la féminisation de leur encadrement diplomatique le moyen de donner des gages de leur tolérance, voire de modernisme. Plusieurs pays, dont les schémas de société étaient considérés comme ne permettant pas à une femme ambassadeur d’y réussir une mission, ont désigné des femmes pour les représenter en France (ambassadrices de Tunisie, de Jordanie, d’Azerbaïdjan, de Brunei, du Kazakhstan, de Malaisie, d’Erythrée, de Syrie, toutes mariées, au demeurant, avec famille et époux ayant des activités professionnelles). Pour la plupart d’entre eux, il importe avant tout de respecter la dimension familiale de leur diplomates.

L’union européenne est comme cela a été dit lors du colloque « femmes et relations internationales » de novembre dernier, une construction vénusienne gérée au masculin6. Née au départ d’un concept masculin, celui de la mise en commun du charbon et de l’acier, la construction européenne a développé des formes originales de coopération et de solidarité au point d’être perçue par le reste du monde comme une construction vénusienne. Le plus paradoxal est que cette Europe a fait pendant longtemps une très petite place aux femmes. Les femmes n’occupent que 25 % des effectifs de l’administration, 17 % des postes de direction ; leur influence est surtout dans les politiques sanitaires et de coopération. Espérons qu’elle s’exercera dans la mise en place d’une gouvernance européenne ou le « soft security » peut jouer un rôle. Les femmes sont en effet reconnues pour leur discrétion et la sécurité qu’elles diffusent.

On constate que les événements majeurs diplomatiques ou de politique internationale exclusivement dominés par des hommes jusqu’à une période récente subissent peu à peu l’influence de femmes y compris dans leurs aspects les plus stratégiques. Que ces femmes aux commandes soient souvent de caractère ne change rien à l’évolution constatée ailleurs.

L’importance relative de Margaret THATCHER dans sa dimension féminine a été supplantée par la force même de sa personnalité et de ses convictions politiques. Madeleine ALBRIGHT,7 une femme de poigne issue de l’immigration, est parvenue à devenir la première femme dans l’histoire de la diplomatie américaine à occuper le poste de Secrétaire d’Etat. Condoleeza RICE, autre femme forte, lui a succédé. Le caractère précurseur de la démarche américaine n’est pas nouveau. La diplomatie personnelle est importante aux Etats-Unis ; elle puise sa force dans un réalisme politique très expérimenté. Ainsi, parmi les premières femmes ambassadeur aux Nations-unies nommées en septembre 1950, figurait une noire américaine, Mme Edith SAMPSON8, choisie pour aider les Etats-Unis à défendre les gens de couleur au moment où, en pleine période de lutte pour la décolonisation, l’URSS lançait une offensive contre les Etats-Unis qui pratiquaient la ségrégation chez eux.

L’accès généralisé aux études universitaires des femmes des castes supérieures dans les sociétés d’Asie du Sud modifie lentement la clé de répartition des responsabilités. Dans certains cas, il se conjugue au poids traditionnel des grandes familles dirigeantes post-féodales ou politiques, dont les femmes, seules survivantes des affrontements politiques ou de la violence d’État, assurent la continuité du lignage. A Sri Lanka, en Inde, au Pakistan, au Bangla Desh, des femmes ont occupé ou occupent les fonctions de Président de la République ou de Premier Ministre.

En Asie du Sud-Est la responsabilité des femmes dans le monde des affaires croît à plusieurs titres. Actionnaires, décideurs, dirigeants ou alliées au pouvoir politique, elles accèdent à des postes, comme celui de gouverneur de la Banque Centrale de Malaisie, poste qu’il est encore inconcevable en France de confier à une femme.

Même si certains domaines, dont celui de la guerre, restent l’apanage des hommes, les pays neufs ou le système multilatéral font évoluer les pratiques. Devant le constat de la sous représentation des femmes au sein du département des Nations Unies en charge du maintien de la paix et des armées nationales plus généralement, l’organisation a décidé d’intégrer la dimension du genre (gender mainstreaing) et développé une politique en faveur d’une meilleure représentation des femmes (gender balance) notamment au sein de l’UNDPKO. Les Nations Unies ont également cherché à développer des normes internationales de protection des femmes (contre la violence sexuelle par exemple, le droit des femmes à être représentées par des femmes, la participation des femmes dans le processus de décision de l’organisation sur des questions relatives à des missions de paix, dans les négociations de paix et au sein des instances décisionnelles).

Le rôle méconnu des femmes dans le conflit du Proche Orient mérite quelques commentaires. « Israéliennes et Palestiniennes pour la paix9 », ces femmes continuent à déconstruire une logique de guerre, gardent un précieux contact avec l’Autre en proposant des initiatives de paix sur lesquelles elles travaillent depuis des années. Ces femmes ont œuvré depuis des années à une véritable paix clandestine, contribuant par de multiples initiatives au rapprochement et à la solidarité de deux peuples en guerre.

Les initiatives et le rôle des femmes dans la lente et pénible construction de la paix en Israël et en Palestine, de 1987, à nos jours (seconde Intifada) sont tangibles. Leur initiative est sous estimée par les médias nationaux de cette zone de conflit ainsi que par les classes politiques respectives qui, bien souvent, les excluent de leurs processus de prise de décisions.

L’atlas des Etats s’est considérablement étoffé au cours des cinquante dernières années du fait de l’aboutissement du processus de décolonisation passant de 40 Etats siégeant aux Nations Unies à 200 aujourd’hui. Il en a résulté une quasi-explosion du nombre des missions diplomatiques avec une multiplication des représentations dans ces nouveaux pays où toute négociation devient un objet de grande compétition. Les diplomaties nationales organisent leur priorité en fonction de leurs intérêts stratégiques, géographiques ou historiques. Dans le cas de la France où les schémas traditionnels de la chaîne de commandement restent immuables (mode de fonctionnement traditionnel caractérisé par une remontée de l’information hiérarchisée, et une prise de décisions au plus haut niveau, qui par thrombose finit par ne plus pouvoir arbitrer), l’espace laissé aux femmes diplomates demeure réduit. En revanche, dans d’autres pays, où la lourdeur de la hiérarchie est moindre et /ou les modes de fonctionnement privilégient l’efficacité, s’ouvrent alors des espaces d’initiative et de créativité dans lequel les qualités féminines peuvent spontanément se développer. (négociation, résolution des conflits, aide au développement…)

La diplomatie française est encore dans une culture de délégation, alors que ce qui compte aujourd’hui est la capacité à assurer les connexions, la capacité à se projeter vers le futur pour anticiper les évolutions.

Dans son rapport parlementaire sur le Ministère des Affaires Étrangères, le rapporteur, M. TAVERNIER, constate le faible nombre de femmes chefs de poste et le poids des traditions. Il recommande un élargissement du vivier de diplomates afin que les émissaires de notre pays à l’étranger aient tous les atouts pour se faire accepter, cela va sans dire par leurs collègues des autres représentations, mais également par la population, par les forces vives des sociétés du pays d’accueil, qui doivent pouvoir se retrouver en lui ou en elle.

L’administration du Quai d’Orsay tarde à s’affranchir du concept d' « exception diplomatique ». Le droit longtemps et indûment exercé d’autoriser on non le mariage de ses agents, de contrôler de manière quasi régalienne des activités du conjoint à l’étranger, de justifier ses affectations en poste sur des critères de revenus du couple en sont la marque.

La tradition dans la diplomatie, comme dans la préfectorale, est une tradition où la femme n’a pas sa place comme chef, mais seulement comme collaboratrice et s’il s’agit de haut niveau, uniquement comme épouse. On peut se réjouir que le Ministère de la Défense soit conduit par une femme ministre et regretter qu’il n’en soit pas de même pour la diplomatie, qui est, rappelons le, l’art d’empêcher la guerre. Les femmes Ministres ou secrétaires d’Etat (affaires européennes, francophonie…) restent sous l’autorité du Ministre. Au Quai, peu de femmes de mon âge occupent des postes de responsabilité. Les inégalités sont reproduites car le recrutement est fait par des petits noyaux qui nomment dans leur entourage. Le regard d’une société bâtie par les hommes est dur sur le conjoint fonctionnaire d’une femme ambassadeur. Il lui faudra résister aux appels pressants à prendre une disponibilité et aux propositions prématurées de relève de son poste en administration centrale.

Les enjeux, pour une femme, « dans la carrière », sont en effet beaucoup plus complexes que dans toute autre profession. Elles cumulent les difficultés inhérentes au métier, dont souffrent aussi les hommes diplomates, avec celles d’une élévation de leur contraintes personnelles.(Exigences de la vie professionnelle, conjugale, et de la fonction de parent.) Certaines femmes entendent aujourd’hui concilier vie privée et vie professionnelle. La résistance des hommes et l’apparente intangibilité des schémas d’organisation qu’ils ont mis en place, l’insuffisante solidarité entre les femmes diplomates ne laisse guère d’issue autre qu’individuelle.

La place des femmes dans le réseau diplomatique français et le type de poste qui leur est confié reflète la place de la femme dans la société. L’intérêt pour les femmes diplomates ou les femmes dans la diplomatie, ce qui est une acception plus large, résulte aujourd’hui plus de l’impulsion donnée par des historiens et les sociologues à ces recherches, que d’une véritable stratégie politique conçue pour attirer les femmes dans la carrière. Je crains que l'absence de politique innovatrice en France ne conduise à des difficultés de recrutement, qui aggraveront la crise des vocations pour les femmes, limitant, de ce fait, l’éventail de nos moyens d’action dans une société mondialisée où aucune initiative prise dans un lointain ailleurs n’est neutre sur notre propre société.

 

 

1 Richard Figuier p. 55 et sq. in revue des deux mondes avril 2004

2 colloque « femmes et relations internationales » Sorbonne, novembre 2004

3 Louise WEISS « les grandes phrases en politique m’horripilent, ce sont les idées et la réalisation qui comptent car la politique c’est l’action »  

4François Bujon de l’Estang p.79 et sq.in revue des deux mondes, avril 2004

5 Li Hongfeng , université des langues étrangères de Pékin

6 Agnès Hubert et Frédérique Lorenzi (colloque Sorbonne)

7 « Madame la Secrétaire d’Etat », nov 2003 « la diplomatie, cela prend beaucoup de temps, beaucoup de voyages, prendre du temps, c’est apprendre à connaître les autres »

8 Annick Cizel colloque Sorbonne, nov 2004

9 Eva Dalak dito

 



10/12/2010
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